Textes


 

Jean Fontaine, 
Sculpteur visionnaire du réel

par Moglia


Rares sont les créateurs capables de générer un univers totalement indissociable de leurs œuvres.
Jean Fontaine est de ceux là.
Ses sculptures, faces émergeantes d’un monde souterrain, sont-elles issues d’un monde fantastique, d’un délire digne de la science fiction, ou bien au contraire nous renvoient-elles de façon directe à une réalité que nous refusons le plus souvent d’admettre ?
Car finalement, c’est bien ici la vie qui est en cause. L’indicible mystère de notre matière vivante…
Question essentielle car la puissance d’une création artistique se mesure finalement d’abord à sa capacité à nous faire progresser vers ce que l’on pourrait nommer : notre devoir de conscience humaine. 
 
Or il faudra bien un jour se rendre à l’évidence et, une bonne fois pour toutes, tirer de façon logique les conséquences de notre origine animale. Cette réalité, aussi effrayante qu’elle puisse apparaître parfois à nos yeux trop souvent embués de peur, ne s’enjolive pas, ne s’esquive pas.
Résumons, au risque de sembler sans doute trop lapidaire pour certains. Mais, encore une fois, la réalité ne se biaise pas :
 
Si nous acceptons cette réalité que l’homo sapiens-sapiens est l’une des nombreuses créatures vivantes directement issues de la nature, alors toutes ses actions, créations, exactions, sont forcément également d’essence naturelle. Ce qui implique des conséquences logiques que nous nous refusons le plus souvent d’admettre. Par exemple :
 
Tous les produits chimiques créés par l’homme sont, par voie de conséquence également naturels.
Naturelle nos pollutions industrielles…
Naturelles toutes les armes, la bombe atomique, au même titre que le dard des guêpes, les crocs des serpents et leur poison, les griffes et les dents des fauves …
Naturelles les guerre et massacres de tout poil qui soulignent d’un trait rouge le mot humanité depuis la nuit de ses origines…
Naturel également notre rôle, pourtant apparemment insensé, de super-prédateur …
 
Mais naturelle tout autant notre envie de réagir, souvent inconsciemment d’abord pour des raisons animales de survie du groupe humain, mais également en toute conscience.
Naturelle également notre volonté de modifier le cours des choses, de lutter y compris contre nous mêmes et nos propres penchants meurtriers…
Naturelles toutes nos pensées, nos créations que nous souhaitons pourtant imaginer sur le plan « culturel »
Naturelle notre conscience du réel qui parvient à se développer en nous et nous permet d’espérer, un jour,  pouvoir mieux « penser le monde »…
 
C’est exactement à ce stade que la vision, à première vue fantastique, de Jean Fontaine intervient et nous rappelle à la réalité extraordinairement complexe de notre univers : En télescopant de façon quasi systématique le monde humain avec monde animal, avec celui des machines, parfois même avec le monde végétal, en métamorphosant de façon insidieuse certains corps en d’autres corps, en d’autres machines, soit vivantes soit  plus simplement trépidantes, il nous renvoie à cette incroyable unité/diversité du monde dont nous souhaitons le plus souvent désespérément nous extraire… Parce que nous voudrions croire qu’il n’est pas le nôtre !
 
Et Jean Fontaine nous ramène alors inexorablement à la réalité du mystère. Il nous invite ainsi à nous pencher sur notre propre « machinerie » interne : « Notre » cerveau, par exemple, est certes incroyablement complexe mais nous aurions tort d’en être fier car… Ce n’est évidemment pas le nôtre. De toute évidence c’est une machine mystérieusement construite par la nature et qui poursuit son évolution indépendamment de notre volonté consciente.
 
Et, à ce propos, que ceux qui croient en un Dieu remplacent l’entité « Nature » par cet autre mystère. Excepté peut-être sur un plan moral, ils n’en seront pas pour autant directement « avancés ».
 
Au fait, est-ce que c’est nous qui pensons avec notre cerveau, ou bien est-ce ce dernier qui pense pour nous ?
 
Que deviennent alors nos fantasmes de supériorité, de maîtrise sur le monde qui nous entoure, sur le monde qui est « nous » ?
Nous savons aujourd’hui qu’il y a davantage de bactéries dans nos propres corps que de cellules formant nos organes… Qui sommes nous ? Où sommes-nous ?
 
Finalement, les créatures de Jean sont-elles aussi éloignées de nous que nous voudrions l’imaginer ?
 
Pierre Dac, grand visionnaire lui aussi, avait coutume de répéter que « le chaînon manquant entre le singe et l’homme, c’est nous »
 
Jean, avec un humour parfois tout autant corrosif, ne cesse donc de bâtir ses propres et multiples chaînons manquants, jalonnant ainsi de ses oeuvres l’insondable mystère de la vie, de sa vie, de nos vies…
 

3heures 30 d’un des matins de ma vie !